Sur la route…

Fiths marchait devant, comme à son habitude.
À la première occasion, Modeste le rejoignit, sur ses maigres jambes, pour lui parler seul à seul. Le trouble qui l’avait gagné cette nuit où la magicienne elfe leur était apparu ne l’avait plus quitté. Il devait parler à Fiths. Le convaincre de s’interroger et de partager ce qu’il savait. Mais pour cela, il allait falloir briser son armure. Pas son armure de maille et de plaques, mais son armure de certitudes et d’aveuglement.

« Je commence à voir maintenant, Fiths, que Torm te guide et nous a mis sur ta voie. Ta quête est plus importante que je ne le soupçonnais. Car d’autres que toi cherchent ce gant divin ! »

« Mais pourquoi ? Quels sont ses pouvoirs ? »

« C’est ce qui préoccupe le plus le mystérieux magicien que nous affrontons. J’en suis sûr. Peut-être même toute l’opération militaire au temple n’était-elle qu’une couverture pour envoyer un espion Shaman Orc chercher le texte de la prophétie et la vision de l’Orbe. « Le temps des langues coupées est venu… » Tout cela n’est pas une coïncidence. »

« Je ne sais pas qui, dans le clergé de Torm, t’a donné ta mission, Fiths. Et il avait sans doute de très bonnes raisons de ne pas tout te révéler. Peut-être voulait-il que tu découvres les choses de toi-même, comme achèvement de ton initiation ? Peut-être craignait-il que tu manques de courage ? »

– – –

« Ered Salomon m’a confié cette mission. Il est ce que j’ai le plus proche d’un père. Il m’a même permis de prendre son nom.

Le courage, ou son absence, ne fait plus partie de ma vie depuis longtemps. Nous avions des méthodes très efficaces pour nous en assurer. Dès notre plus jeune âge, nous traitons la peur comme une maladie contagieuse. »

Modeste regarda Fiths avec un mélange d’appréhension et de questionnement.

« Ne t’inquiète pas Modeste. Je ne traite pas comme un lépreux car tu es conscient de ta peur. Et tu la combats. Un jour tu en seras guéri. »

« Corriges-moi si je me trompe, le Gant de Torm que tu cherches, a disparu il y a plusieurs siècles. Alors pourquoi le chercher maintenant ? »

« Ered m’a dit être le premier et le seul digne de poursuivre cette quête. C’est pourquoi je le fais seul.

J’ai été choisi et formé depuis mon plus jeune âge à cette fin.

Ered n’aime pas que je songe trop aux événements autour de moi. « La réflexion n’est rien d’autre que doute attendant de prendre place. » Nous avions des méthodes pour ça aussi. »

Modeste voyait pour la première fois Fiths. Il était un outil, une arme forgée pour une seule mission. L’armure pouvait être percée, mais pas de l’extérieur. Fiths devait se libérer. Modeste l’aiderait avec ses propres méthodes.

« Fiths,

« Tu nous parles souvent de nos choix et de leurs conséquences. Que nos décisions sont les seuls moyens d’arriver à la pureté de l’âme.  Mais ce sont les doutes qui nous amène à faire des choix.

Dis-moi Fiths, est-ce ton choix ou celui d’Ered de partir en quête pour Torm ? »

Fiths ne dit rien. Comme souvent. Mais Modeste pu voir une petite fissure. A peine une ombre dans l’armure du prêtre.

Modeste, fatigué par la marche, ralentit le pas et se laissa rattraper par les autres.

– – –

Marjorie vint se poser sur son épaule, agitée, inquiète. Ered Salomon. Presque un père. Façonné dès son plus jeune âge. La réflexion n’est rien d’autre que le doute. La conversation continuait de tourner dans sa tête. Ered Salomon. Il ne pouvait s’empêcher d’y voir son principal suspect. Mais il était impossible, pour le moment, de partager ses doutes avec Fiths. Cela au moins était clair.

Qui avait embauché Hertio d’Ambreville ?

Qui avait rassemblé des connaissances sur le Gant de Torm ces dernières années ?

Et sur le grimoire dérobé à Ferrance ?

Et qui était capable de faire tout cela, et de contrôler des armées Orcs ? Et des géants ?!

Modeste frissonna. Ils avaient maintenant attiré l’attention de cet être puissant, très probablement. Peut-être les surveillaient-ils à cet instant précis. Aussitôt, Marjorie s’envola pour surveiller les alentours.

Une chose était certaine : à Monastir, ils allaient enquêter aussi sur d’autres sujets que les vieilles légendes elfiques… Et il allait falloir être discrets. Et habiles.

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D’Arly au Piémont

La Principauté d’Arly et les Marches du Piémont sont les deux nations les plus puissantes des Terres d’Osgild. Elles formaient autrefois le coeur de l’empire mais, après son effondrement, les deux provinces devinrent des rivales dont les affrontements ont accouché de plusieurs guerres terribles. Toutefois, la dernière remonte à plus de 300 ans et le traité de paix signé à Monastir marqua le  début d’une importante coopération. Le Prince et le Margrave sont liés par le sang et, à chaque génération, la fille de l’un épouse le fils de l’autre.
Près des frontières, au Nord comme au Sud, la campagne peut encore s’avérer dangereuse, surtout en ces temps troublés, mais le centre du pays est généralement exempt de créatures monstrueuses et les grands axes sont sécurisés. La voie commerciale qui relie Port-Libre, situé à l’Est, à Ferrance ― à l’autre bout du continent ― est vitale à l’économie des deux nations, aussi la route est-elle
bien patrouillée et protégée par les chevaliers du Piémont. Monastir est la dernière ville de taille importante avant d’entrer dans la Principauté d’Arly. Ormille n’est en effet guère plus qu’un simple poste-frontière et un grand caravansérail.

Qui, sinon nous…

Il avait vu un dragon. Un vrai dragon. Vivant.

Il était allé chez les elfes, et avait rencontré leur esprit de la forêt. Il était passé par un antique portique magique qui pouvait instantanément le faire voyager d’un lieu à un autre.

Il avait rendu visite à un baron qui l’avait désigné protecteur d’Arly. Il s’était enivré avec les Halfings dans leur village. Il avait affronté un gobelours.

Et, enfin, il avait vu, cachée au cœur d’un temple ancien, une magie d’une puissance insoupçonnée, protégeant les runes d’une ancienne prophétie.

Ramis le Vermillon lui-même en aurait été impressionné.

Et pourtant Modeste ne se sentait toujours pas l’étoffe d’un aventurier, encore moins d’un héros. Il restait tétanisé par la peur, qui ne le quittait plus. Sans le talent et l’audace de ses compagnons, il serait mort cent fois. Alors qu’il travaillait d’arrache-pied, à chaque temps libre de ses pérégrinations, pour faire progresser ses toutes nouvelles connaissances magiques, il se rendait bien compte que ses sorts restaient faibles, incertains, inadaptés. Au combat, il était inutile. Tout au plus pouvait-il affronter quelques zombies lents, faibles et idiots. Au moment fatidique, il faisait preuve d’une maladresse confondante. Sur les routes du vaste monde, il se sentait ignorant et naïf, lui qui avait passé presque toute sa vie dans les ruelles puantes de Port-Libre. Face aux peuples anciens, il était comme un enfant bredouillant, et ses prétentions de magicien lui faisaient honte.

Pourquoi alors continuait-il à encombrer les bagages de ses compagnons ?

Il avait fini par apercevoir un début de réponse. Andra, prisonnière enchaînée et torturée, puis qui était morte, mais libre et combattante. Nelaween, la nymphe encagée et à jamais mutilée. Prune, assomée et laissée pour morte. Ces pauvres hommes et femmes donnés en pâture à un ogre ou à un général orc. Et même Julius, volé, frappé, si ce n’est pire. Pour tous, Modeste avait ressenti une empathie étrange, puissante et mêlée de dégoût. Et il savait pourquoi. Comme des éclairs, les images des tortures qu’il avait lui-même subies lui revenaient à l’esprit, à tout moment, par surprise, parfois au milieu de la nuit, le laissant tremblant et en sueur. Il sentait encore sur ses poignets les anneaux qui l’avaient tenu attaché au sommet de la voûte, sur ses chevilles les cordes empesées qui tiraient ses membres et déchaussaient ses articulations, et sur ses flancs les morsures des fouets cloutés. Après chaque séance, le mage inquisiteur venait soigner ses blessures les plus graves. Son corps n’avait gardé presque aucune trace des sévices. Mais pour le reste, il n’espérait aucune guérison.

Il avait appris le puissant sort de Clairvoyance, uniquement pour pouvoir veiller à distance sur la nymphe qu’ils avaient laissée aux soins des elfes. Chaque soir, il se concentrait pour l’apercevoir et s’assurer de son fragile rétablissement. Bien sûr, il était un homme : les charmes de la créature retenaient parfois son attention, aussi affaiblie soit-elle. Mais il y avait autre chose. Dans cet être de magie qu’on avait dépouillé de son essence la plus profonde, il voyait une part de lui-même.

De quoi l’avait-on dépouillé, lui, Modeste ? De quelle amputation sentait-il encore la démangeaison ?

Il devait se concentrer pour ne pas laisser la Clairvoyance le guider vers d’autres lieux de sa mémoire. Vers les geôles de Port-Libre, ou vers le vieux manoir de Bontigny. Sa mère Jessida était-elle encore en vie ? Une vague de honte empêchait Modeste de se poser la question.

Mais il sentait monter en lui un sentiment nouveau, une brûlure longtemps dissimulée : la colère. La colère contre les injustices, contre les sévices, les tortures, les douleurs infligées aux innocents, et même aux coupables. Contre cette cruauté qui sévissait, de Port-Libre à Fort Boueux, cruauté qui avait accompagné Fiths dans les rigueurs monastiques de son enfance, il le pressentait, et qui régnait parmi les voleurs de Ferrance.

Mais il y avait une cible plus précise de sa rage, et de sa peur. Il y avait cette présence que l’on pressentait derrière les événements récents. Cette volonté maléfique qui avait invoqué d’interminable pluies, avait animé les orcs, les avait peints d’un crâne blanc, et les avaient manœuvrés dans des mouvements tactiques subtils, dont les buts à long terme restaient obscurs. Cet être dont l’ambition malfaisante était aussi sans doute à l’œuvre dans la Tour Cendrée, et dans les attaques du nord de Hautesylve. Qui faisait voler des grimoires à Ferrance, et poursuivait les artefacts d’un ancien héros elfique. Un magicien, probablement. Et, si c’était bien le cas, toutes ces manœuvres militaires n’étaient qu’un moyen au service d’une fin moins bassement matérielle, et d’autant plus effrayante. Quelle abominable accumulation de pouvoir magique recherchait cette entité encore dissimulée aux yeux du monde ?

Le reste du monde était divisé par ses habituelles querelles, et occupé à ses petits plaisirs, et à ses petits méfaits. Personne ne s’intéressait vraiment à eux. Personne ne comprenait la menace. Qui était là, avec eux, dans cette chambre souillée, face au cadavre d’un général orc et à ses deux victimes enchaînées ? Le puissant royaume elfique n’avait dépêché que deux envoyés alors que le désastre frappait directement ses frontières. Qui était là pour sauver la situation, sinon les Protecteurs d’Arly, les héros de Vireux, une pauvre bande dépareillée d’aventuriers querelleurs ?

Modeste ne se sentait toujours pas l’étoffe d’un aventurier, ni même d’un héros. Il ne se serait pas senti digne de prier Torn de leur accorder sa grâce. Mais qui d’autre était là, sinon cette pauvre bande d’aventuriers ?

Qui d’autre, pour sauver le monde ?

Noble Coeur

Hésitante, Prune rassembla son courage et franchit les derniers mètres qui la séparaient de la clairière. Kincain venait à peine de terminer son épreuve et la transformation qu’il avait subi glaçait encore le sang de la Halfling.
Une bête énorme aux griffes et aux crocs acérés, voilà ce qu’était devenu son compagnon. Mais pire que sa forme, c’était la nature sauvage et incontrôlable de son ami qui avait terrifié la jeune Barde.

Son cerveau tournait à toute allure…
Kincain avait-il réussi son épreuve ?
Pourquoi s’était-il jeté sur eux, le regard injecté de sang ?
Pourquoi Arwel n’avait-elle pas sauvé cette incarnation d’ours ?
Le Rôdeur resterait-il marqué par ce changement ?

Et surtout… Quelle épreuve l’attendait elle-même à présent ?

Toutes ces questions disparurent à l’instant où elle posa le pied dans la clairière. Agenouillée au sol, Arwel l’attendait. Les longues mains fines de l’Elfe étaient posées sur ses cuisses. Elle observait Prune comme si elle posait les yeux sur elle pour la première fois. Timidement, la Halfling vint s’asseoir face à la Druide, attendant qu’on lui indique ce qu’elle devait faire.

De longues secondes s’écoulèrent, pendant lesquelles Arwel se contenta de regarder son interlocutrice. Elle rompit enfin le silence, mais sa voix ne fût qu’un murmure, inaudible pour les compagnons du Barde.

– Que fais-tu parmi eux ?
Prune hésita, sourit maladroitement et répondit elle-aussi par un murmure :
– C’est commencé ?
Les yeux de l’Elfe se plissèrent presque imperceptiblement, mais la Halfling saisit l’incompréhension et reprit :
– L’épreuve, elle a commencé ? Je veux dire, la mienne ? Vous me testez en ce moment ?
Un large sourire illumina le visage de la Druide :
– Cela changerait-il quelque chose à ta réponse ?
Prune leva un sourcil, réfléchit un instant et répondit en murmurant :
– Ben, non pas vraiment. Mais si je risque de me changer en un truc qui bave pour bouffer les entrailles d’un ours en fonction de ma réponse, je pense que je vais quand même réfléchir deux minutes avant de parler… Avec vot’ permission…
– Ne faut-il pas toujours bien réfléchir avant de parler, ma jeune amie ?
Après un nouveau silence, Prune hocha la tête doucement.

Arwel prit sa main dans la sienne et répéta sa question :
– Alors, que fais-tu parmi eux ?
Le Barde soupira doucement puis, résignée, répondit :
– J’écris une saga.
– Oh, s’étonna l’Elfe. Une saga…
– Oui, je pense que ces quatre-là vont faire de grandes choses. Mais pour qu’on s’en souvienne, ou même juste pour qu’on sache ce qu’ils ont fait, je crois qu’il faut que quelqu’un l’écrive.
– Je vois, souffla l’Elfe, toujours dans un murmure. Et jusqu’où serais-tu prête à aller pour écrire cette saga ?
– Ben je me contente de les suivre, donc j’irai jusqu’où ils iront en fait, répondit naturellement la Halfing en haussant les épaules rapidement.

Le rire d’Arwel illumina la quiétude de la clairière. Un son cristallin, pur et réconfortant. Après un instant, son regard reprit son sérieux. Elle serra la main de Prune un peu plus fort avant de reprendre :
– Laisse-moi te poser la question autrement : es-tu prête à tout pour écrire cette histoire ? A affronter tous les dangers ?
– Oh… Je… Je vois.
Prune gonfla la poitrine fièrement et répondit :
– Oui bien sûr, je suis prête à tout !

Une vague de tristesse parcouru le visage de l’Elfe. Elle hocha lentement la tête et relâcha doucement la main du Barde. Elle laissa le silence s’installer à nouveau. Quelques secondes d’abord. Puis quelques minutes, qui rendirent Prune de plus en plus nerveuse.

– Et qui sera ton personnage principal ? Fiths, Kincain, Ghent ou Modeste ?
– Ça, l’avenir nous le dira. C’est surtout en fonction de comment ça va se passer. Mais bon, entre nous, faut admettre qu’ils sont surtout forts quand ils sont ensemble.
La Druide sourit en coin.

– Va, tu peux rejoindre tes amis.
– Qu… Quoi c’est tout ? Je veux dire, c’est fini ?
Arwel hocha la tête.
– Oh heu… Ben… Super. Merci !
L’Elfe hésita une seconde, puis se releva en aidant Prune à le faire également.

– Va en paix noble cœur, tes amis ont de la chance de t’avoir.
Prune sourit à nouveau timidement, fit une rapide révérence, puis tourna les talons et trottina jusqu’à ses compagnons.

Arwel l’observa s’éloigner.
La voix de l’Esprit du Cerf résonna dans sa tête. Grave, puissante et entière.

– Seul le groupe est important. Elle l’a compris. Laisse-la emprunter le pont de Lune.
– Très bien, oh Noble Cerf.
– Quel est ce tourment qui déchire ton âme ?
– J’aurais voulu qu’elle sache…
– Pour le bien de ce qu’ils entreprennent, il est plus sage qu’elle ignore qu’elle ne lira jamais son propre récit.
– Bien, Noble Cerf.

Arwel essuya discrètement la larme qui roulait sur sa joue alors que Fiths avançait déjà sur le sentier menant à la clairière.

Pendant ce temps…

– Mais pourquoi négocier Maître ? Il a prouvé qu’il ne méritait pas votre clémence…
L’homme soupira longuement, comme un parent excédé de répéter la même chose une énième fois à son enfant.
– Parce que le tuer maintenant n’apporterait rien de bon.
– Mais Maître, négocier n’est pas ma spécialité et je crois que…
– Mais ferme-la bon sang ! Fais ce que je te dis et ferme ta gueule une bonne fois pour toute !

Sa patience avait des limites, et son interlocuteur avait coutume de les dépasser à chacune de leur discussion. Le silence s’installa alors qu’il reprenait son calme. Plus que la nature de leurs échanges, c’était la voix fluette et haut perchée de la créature qui lui vrillait les sens et finissait irrémédiablement par le faire sortir de ses gonds.
Elle attendit encore un peu, pour être sûre que la vague de colère était passée.

– Maî… Maître ?
Un autre profond soupir précéda un bougonnement qu’elle connaissait bien. Il s’était déjà calmé.
– Et si jamais il n’est pas d’accord ?
– Alors « il » fermera sa gueule une bonne fois pour toute…

La Meute

Je rêve souvent de ce matin.
Et c’est la rage qui me réveille
Mon rêve est toujours le même. Je suis près du lac. Le lac où elle vivait. Le lac où je la voyais. Le lac où ils l’ont pris, lancée dans un sac comme si elle n’était rien.
Elle a juste eu le temps de me lancer un regard. Le premier et dernier regard qu’on s’est échangé.
Une boule de haine et de frustration me remplit à chaque fois.
J’ai entendu le nom de leur chef : Hertio d’Ambreville.
Un nom que je n’oublierai jamais.
Je me réveille au milieu de la nuit avec une envie de tuer, cette envie m’entraine dans la forêt à la recherche d’une proie.
Ces nuits-là, je ne prends pas mon arc, ni mon épée.

Mes journées sont beaucoup plus calmes.

Fiths est le chef de meute. Il est fort et courageux !
Même si je le trouve un peu laxiste avec les nouveaux arrivants. Il les laisse trop parler, on perd un temps fou à discuter de choses sans importance. Il les laisse manger avant lui. Il a même laissé Ghent courtiser la femelle avant lui !
S’il continue comme ça, je vais devoir prendre sa place.

On a de la chance d’avoir Modeste parmi nous, c’est un grand sorcier. Mais j’ignorais que quelqu’un pouvait vivre aussi longtemps, il doit bien avoir 20, ou même 30 ans ! Un soir, il m’a expliqué que c’est l’alcool qui l’aide à rester debout. Je vais commencer à boire aussi, ça a l’air bon pour la santé.
Un soir, alors qu’on buvait du vin, j’ai mis la main sur son épaule en lui demandant s’il s’y connaissait en choses de l’amour. Il m’a regardé bizarrement, c’est levé et est parti sans rien dire. Ma famille m’avait expliqué que la nymphe m’avait lancé un sort d’amour. Ça m’inquiète un peu que Modeste ne veuille pas en parler.
L’amour doit être un sort très puissant.

Ghent a la masse musculaire d’une fillette de dix ans, mais il se bat avec courage. Enfin, sa version du courage en tous cas.
J’ai été très impressionné. Je pensais qu’il serait le premier à fuir. Mais il fait bien partie de la meute, il a même proposé de porter mes affaires de valeur pour pas que je me fatigue. Clairement il pense à la meute avant son bien-être, c’est un vrai guerrier !
Rien n’est plus important que la meute !
Sauf la nymphe.
Et Faust.
Et tuer Hector Fraisier.
Et Turne, Thorn ? Tourne ? Je sais plus, Fiths dit que son Dieu est important.

Fiths a un ami invisible qui lui donne du courage, lui dit quoi faire et quoi penser. Comme ça doit être reposant. C’est comme si mon père était toujours à mes côtés à me dire quoi faire. Du coup, on ne serait responsable de rien, on ferait tout au nom de son père. Fiths dit que Turne est le Dieu de tous et qu’il y a des écoles pour apprendre à lui parler.
Il m’a également expliqué qu’il y a plein de Dieux invisibles mais qu’ils disent tous n’importe quoi ! Thorn est le seul à dire la vérité.

Faust me regarde différemment depuis qu’on est partis à l’aventure.
Je sens des pensées qui ne sont pas les miennes se former dans ma tête. Au fond de moi, je sens que c’est Faust qui essaie de communiquer avec moi.
Ma famille m’avait dit que lorsqu’on passe beaucoup de temps avec son animal, on peut lui parler sans utiliser de mot.

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Des Orques et des Roses

Les Orques ne sont pas mauvais, de la même manière qu’une rose n’est pas belle. L’esprit décide qu’une rose est belle, et un Orque décide du mal qu’il veut faire. Les actions sont justes ou non, il n’y a pas de zone d’ombre ou de neutralité. Il y a l’Ordre et le Chaos.

Le mal existe malheureusement, il se faufile partout. Dans les recoins d’un esprit fatigué, au fond d’une bouteille ou dans les hanches d’une passante. De la même manière que nous décidons qu’une rose est belle, nous décidons de faire le mal. Nous devenons le mal.

Quand j’ai rencontré Kincain, le mal et le désir c’était proposés à lui. Il avait fait le choix de courir après, c’était sa décision. J’étais sûr qu’au moment décisif, il ferait le bon choix. Les Nymphes sont maléfiques, j’espérais qu’il le verrait un jour. Les compagnons vont et viennent, les amis, où qu’ils soient, sont pour la vie. Je ne sais pas encore ce que sera Kincain, un compagnon, un ami ou un ennemi. Il décidera.

Je me souviens de mon premier ami, le seul que je n’ai jamais eu. Personne ne révélait son véritable nom, nous l’appelions juste Bali. Dans les murs gris du temple, Bali était un rayon de gaieté. Malgré les heures d’entrainement, la fatigue et les enseignements, rien ne pouvait atteindre la bonne humeur de Bali. Il avait montré à chacun d’entre nous ce qu’était un sourire. Un sourire où il manquait quelque dents, affublé d’hématomes et de bleus. Il était l’un d’entre-nous après tout. Comme chacun de nous, la bienveillance des prêtres laissait des traces. Tous les enfants aimaient Bali, pourtant c’est avec moi qu’il s’entendait le mieux. Peut-être parce que je pouvais l’écouter parler des heures durant d’aventures, de dragons et de héros, sans l’interrompre.

Toutes les nuits étaient les mêmes. Dans les dortoirs sombres d’une centaine d’enfants, rien ne bougeait, aucun bruit ne se faisait entendre. Une centaine d’enfants et le silence d’un tombeau. Le bruit était interdit par Krom après le souper. Donc nous nous taisions. Nous regardions les poutres du plafond, le bois noir sur les murs gris. D’après les prêtres, leur droiture devait nous inspirer dans nos futures vies. Evidemment, les autres enfants ne voyaient rien que des poutres, des barreaux. Bali s’imaginait les toits des châteaux où il vivrait un jour. Moi, j’y voyait ma voie, la justice, la droiture, le bras de Torm. Mais plus que ça, le noir et le gris devenaient petit à petit le noir et le blanc. Les murs s’éclaircissaient et les poutres devenaient le vide, le Chaos, le mal. Le blanc devenait la lumière. Les poutres n’étaient pas la droiture de Torm, mais son combat, le seul vrai combat contre le Chaos, contre le mal. Aujourd’hui encore, chaque nuit, je revois ces poutres et je me sens l’âme d’un enfant rêvant de son dieu.

De temps en temps, pendant la nuit, un bruit se faisait entendre. Ça commençait comme un murmure inaudible. De la sécurité de nos lits nous redoutions tous ce murmure. C’était le début de la punition de l’un d’entre-nous. Les punitions duraient toute la nuit. Des murmures, des gémissements, puis des cris. Les cris étaient le plus dur, nous ne pouvions plus dormir. Selon l’enfant, la torture pouvait durer plus ou moins longtemps. Dans le silence de la nuit, sous l’œil des poutres de Torm, nous ressentions chaque souffrance avec l’enfant. Rien ne nous séparait de son tourment, nous le vivions avec lui. Le plus dur était le matin, quand nous craignions de trouver quel lit serait vide.

Les journées d’enseignements étaient toujours les plus dures pour moi. Je n’arrivais pas à comprendre les prêtres. Tout devenait flou, mon attention s’égarait et je perdais le sens de leur parole. Heureusement le haut prêtre Ered Salamon me prenait à part et refaisait les leçons avec moi.  Il les adaptait à mon intellect disait-il. J’étais juste content d’avoir la chance de comprendre mieux Torm.  Avec Ered tout était plus simple, il n’y avait que le Bien ou le Mal. Le choix était toujours simple, pas facile, mais simple.

Un jour, après des heures de prières, Bali vint me retrouver. Il me prit par la main et m’emmena dans notre cachette. Deux bâtisses mal pensées avaient enfanté une allée ne menant a rien. Des années d’abandon en avaient fait une cachette parfaite. Un couloir d’une dizaine de mètres caché par une végétation abondante de ronces et mauvaises herbes.  Il voulait me montrer quelque chose, une sueur froide commençait à monter en moi. La peur de la vérité grimpait dans mon dos. Qu’avait fait Bali ?

Bali avait volé une tarte à la cuisine. Nous savions ce qu’était une tarte, mais n’en n’avions jamais vu. Les desserts étaient réservés aux prêtres et leurs invités. Il savait que c’était interdit, qu’il serait puni. Bali avait toujours parlé d’aventures, il aimait ça. L’excitation, le danger et le risque interpellaient Bali. Malgré le danger qu’il courait s’il était pris, il avait tout de même voulu me montrer la tarte. Pas pour me tenter, uniquement parce qu’il voulait partager son bonheur avec son ami. Les pensées se mélangeaient dans ma tête d’enfant comme pendant les journées d’enseignements. Interdit, Chaos, partage, bonheur, trahison, amitié… Finalement, ce n’est pas les enseignements des prêtres ou les sages paroles d’Ered qui m’illuminèrent, c’était le souvenir des poutres. Il y avait les poutres et les murs, soit l’un soit l’autre. Un choix à faire, Bali avait fait le sien.

Ce soir-là, pour la première fois de ma vie, je dormis paisiblement malgré les cris. Les poutres ne m’intéressaient pas ce soir-là, j’avais appris tout ce que j’avais à apprendre d’elle. J’avais rendu le monde un peu meilleur, le mal avait perdu du terrain. Je n’avais pas peur du matin, je savais quel lit serait vide.

Kincain, un jour, dormira paisiblement également. Je l’aiderai à faire le bon choix.